Faire des choix éclairés pour ma santé

L’avis du Conseil scientifique de l’Ireps Nouvelle-Aquitaine sur le nudging

Le conseil scientifique de l'Ireps réunit des experts dans le champ de la santé. Cette réunion de compétences pluridisciplinaires et d’expériences professionnelles diverses doit ainsi venir en appui à l’Ireps Nouvelle-­Aquitaine, notamment pour lui permettre de rester innovante, d’être en veille sur les questions émergentes, d’avoir une vision prospective des enjeux et d’élargir son spectre d’action pour passer à une approche s’élargissant progressivement aux différents champs de la santé durable.

Composé de différents experts (dont vous trouverez la liste en cliquant sur ce lien), il a pour objectif de contribuer à renforcer l’assise scientifique de l’Ireps Nouvelle-­Aquitaine en permettant aux salariés et administrateurs de profiter d'éclairages  divers et d'avis scientifiques pour apprécier et évaluer les actions menées (programmes, formations, études et activités de recherche-­interventionnelle) et envisager les perspectives d'action. Il dispose pour cela des informations scientifiques actualisées dans les domaines d’intervention de l’association.

Voici la synthèse des échanges sur le nudging ci-dessous. Pour consulter le document complet.

Sur la question de la normalisation

1. Le nudge assume le principe de normalisation comportementale puisque l’objectif est de favoriser une conformation à un comportement requis : en cela, cette stratégie ne suit pas les principes de la promotion de la santé qui visent l’empowerment, et donc la liberté de choisir en toute conscience des comportements à adopter.

2. S’installe alors les controverses propres à la normativité en prévention :
- la stabilité : ce qui est défini comme favorable à un moment donné peut changer en fonction du temps, etc.
- la culture : l’acception de la santé est différente selon les cultures, les personnes
- la bienveillance : l’adoption d’un comportement peut en impacter d’autres en les rendant plus délétères
- l’auteur : qui décide et selon quels intérêts ? Intérêts qui peuvent également être l’objet de pressions extérieures, la question de la normalisation de l’alcool en France en est un exemple.

3. Ce comportement peut être bénéfique pour l’individu et la collectivité : en cela, il va dans le sens d’une meilleure santé des populations, contribuant ainsi utilement à la santé publique.

4. Le recours au nudge peut être un moyen de lutter contre d’autres formes de normalisation instituées par des intérêts autres que ceux de la santé des populations (lobbys, stratégies marketing). Ces intérêts utilisent largement le nudge. En cela, l’utilisation du nudge est une contre-stratégie valable vis-à-vis de ces intérêts.

Sur la question de la liberté

1. La question de la liberté est sensible dans la polémique du nudge ; tant l’usage et les principes dénoncent cette notion de liberté. Sustein et Thaler parlent d’ailleurs de « paternalisme libertarien », traduisant ainsi toute l’ambiguïté qu’ils mettent eux-mêmes dans cette notion de liberté.

2. En effet, dans l’instant, cette liberté est bien réelle mais les options sont avancées différentiellement dans le but de privilégier l’une plutôt que l’autre. Par analogie avec le choix et le consentement du patient, cela revient à présenter deux traitements, un sous un bon jour (innocuité, résultats, rapidité), l’autre sous un mauvais jour (effets secondaires, lenteur, moindre efficacité) et de demander au patient de choisir. Le choix comme le consentement sont donc réels, mais non éclairés. La liberté instituée par le nudge est donc non éclairée.

Sur la question de la transparence

1. Les questions de transparence renvoient à deux niveaux de réflexion :
- La régulation externe : Qui décide du « bon comportement » que l’on va pousser et du «mauvais comportement » ? Comment garantit-on la régulation des processus qui amènent aux recommandations standardisées ? Aujourd’hui, en fonction des thèmes, ces processus sont plus ou moins clairs et même lorsqu’ils le sont, les recommandations évoluent. Normalement, ce défaut de transparence est compensé par la capacité des individus à développer de la littératie en santé et choisir en fonction d’informations éclairées. Ce qui amène au deuxième sujet.

- La régulation interne : Comment l’individu peut-il « échapper » au nudge ? En effet, dès lors que l’individu est éclairé dans ces choix, il peut individuellement remettre en question les recommandations. Or, il ne peut plus le faire s’il est orienté tacitement et que le comportement requis ne fait pas l’objet d’une négociation explicite mais présenté de telle sorte qu’on ne puisse y échapper par le jeu des biais cognitifs. Ce manque de régulation interne, par défaut de transparence, s’inscrit en opposition avec le principe d’empowerment.

2. La transparence est une condition sine qua non des stratégies de PS. Dans la perspective d’inscrire le nudge comme un des outils de la PS, cette transparence doit donc être recherchée : les personnes sont informées que le lieu est nudgé - transparence d’instance - ou du type de nudge pratiqué - transparence de type. Le message véhiculé par le nudge doit être clair tout comme son processus d’élaboration (ex. nutriscore). Cette transparence permettrait à ceux dont les valeurs diffèrent de la norme ou refusant ce type d’interférence avec leur autonomie, de repérer et éviter le nudge.

Efficacité

1. L’efficacité du nudge est surtout publiée dans d’autres domaines que celui de la santé.

2. Les résultats dans ce domaine sont contradictoires et souvent à court terme. Cette assertion, principal élément de plaidoyer de l’utilisation du nudge, ne tient donc pas plus que pour d’autres stratégies.

3. Pour autant, à l’instant T, il se montre efficace et surtout efficient, dès lors que l’on n’évalue pas le comportement de manière durable. La question est donc : comment installer le comportement ? Une des options peut être de considérer non pas le nudge versus les autres stratégies (ce qui est souvent l’argument des pro-nudges) mais le nudge en complément d’autres stratégies. Ainsi, le nudge peut présenter un réel intérêt dans des environnements particuliers (l’exemple des mobilités douces en est un très bon exemple) dès lors qu’ils visent un comportement particulier dans un lieu particulier et n’ambitionne pas d’aller plus loin. A ces constats, il convient de rappeler également que lorsqu’un comportement est contraint (même doucement et tacitement) alors qu’il s’inscrit en contradiction avec son système de préférences, il peut faire l’objet de transfert ou de licence compensatoire (ex. se jeter sur une pâtisserie, contraint d’avoir choisi les légumes à la cantine) nuisant à l’efficacité à long terme.

Impacts négatifs

Au-delà de l’individu, plusieurs impacts négatifs possibles à l’usage du nudge ont été relevés par le Conseil. Ils n’apparaissent pas dès l’usage du nudge mais posent question dès lors qu’on intégrerait comme outil-panacée des politiques publiques (PP).

1. Le premier impact est le risque de pente glissante. Le nudge reste un instrument manipulatoire. Les PP utilisent plusieurs instruments : la coercition, l’incitation, l’information, la réglementation, etc. Quelle question sociétale pose l’introduction d’une stratégie manipulatoire dans les PP en lieu et place des autres ? Jusqu’où ce pied dans la porte peut-il aller sur des sujets aussi sensibles que la santé, attachés à la question de l’autonomie ? En quoi cela peut-il contribuer à une forme de démission des autres stratégies ? Les stratégies sont-elles vraiment transférables d’un domaine à l’autre (le nudge est déjà utilisé dans la simplification administrative et l’environnement, sujets moins sensibles du point de vue des libertés individuelles) ? Ces questions doivent être débattues.

2. Le deuxième est l’hyper-comportementalisme. En effet, le nudge réduit encore fortement les questions de santé à celles des comportements liés à la santé. Le risque est d’affranchir encore davantage les décideurs de leur responsabilité quant à l’environnement dans lequel ces comportements s’exercent. En d’autres termes et pour illustration, quelle est la meilleure méthode : interdire la commercialisation à faible prix de produits mauvais pour la santé ou nudger les supermarchés ? En cela, le nudge peut s’inscrire en contradiction avec les stratégies de développement d’environnements favorables à la santé, si la stratégie ne touche que l’orientation individuelle et non l’environnement. Néanmoins, il faut aussi relever les risques d’une politique tout inverse où l’individu serait déresponsabilisé de ses comportements. L’équilibre est donc à trouver.

3. Enfin, le troisième porte sur les ressors même du nudge : les biais cognitifs. Alors que l’empowerment vise à développer les « capacités à faire des choix » (éducation,développement des compétences de vie, de la littératie, etc.), le nudge mobilise des raccourcis, racornissant le jugement, le libre arbitre, la réflexivité sur ses comportements. Ceci doit interroger les acteurs afin de vérifier si ceci est dans l’intérêt des personnes. Ceci doit être une réflexion posée dans chaque cas où le nudge peut être mobilisé.